PIERRE RABHI :

Quand la bonté change le monde

Hommage à un être merveilleux, modeste, humble, lucide sur le monde et les hommes, courageux, un exemple… Sa quête l’a toujours conduit à aller vers le meilleur de l’humanité,

J’ai rencontré Pierre Rabhi plusieurs fois. Je partage avec vous cet interview publiée dans Lyon.Capitale.Fr et un texte de Pierre Rabhi, terriblement actuel :

Pierre Rabhi : quand la bonté change le monde : https ://www.lyoncapitale.fr/actualite/pierre-rabhi-quand-la-bonte-change-le-monde

ll nous faudra répondre à notre véritable vocation, qui n’est pas de produire et de consommer jusqu’à la fin de nos vies, mais d’aimer, d’admirer et de prendre soin de la vie sous toutes ses formes.

Pierre Rabhi c’est d’abord une présence incroyable! Modeste, chaleureux, empathique, bienveillant, son amour pour la vie et son ouverture inconditionnelle à l’autre sont tels que, quelles que soient nos résistances, nous ne pouvons qu’être profondément touchés par la bonté et la force de conviction qui émanent de lui. Impossible de rester indifférent, de ne pas se questionner, de ne pas se remettre en question quand on l’écoute. Car Pierre Rabhi c’est aussi une exigence, une rigueur, une intégrité, et une lucidité qui font de lui, un homme de combat hors du commun. Ses combats, il les mène justement depuis plus de 40 ans. Connu dans le monde entier pour ses actions militantes en faveur de l’agriculture biologique dont il est l’un des pionniers ; défenseur infatigable d’une société plus égalitaire et plus respectueuse des hommes et de la Terre ; auteur d’un nombre impressionnant d’ouvrages, cet humaniste, philosophe, poète, se présente, pourtant, toujours, comme étant d’abord un simple paysan. Cette humilité, les actions qu’il mène depuis des années pour changer de la société, font de lui un exemple que l’on suit, désormais. Dans nos voies d’espérance (Acte Sud), ouvrage collectif réunissant dix personnalités, Érik Orsenna, Nicolas Hulot, Françoise Héritier … il nous montre comment éveiller nos consciences et changer le monde, ensemble, sans attendre! Rencontre avec un semeur d’espoir et de lumière !

Pendant toutes ces années où vous avez agi, sans faillir malgré les difficultés, sans avoir le soutien des pouvoirs publics, l’amour semble avoir toujours guidé vos pas...

L’amour est une puissance absolue, une énergie positive infinie. Je m’efforce toujours de le mettre au centre de mes actions et de mes pensées, pour être dans l’attention, la compassion, la conscience, l’écoute vigilante de l’autre et de la Terre. Cette attitude, concrète, s’enracine dans ce que je suis profondément. Je pars de mon être propre, qui lui aussi a besoin d’amour, pour être « dans le donner et le recevoir ». Cet échange, cette coopération, ce partage équilibré avec les forces de la vie, sont au cœur de l’agro-écologie. Rien n’est imposé, nous ne sommes pas dans le pouvoir, mais dans le respect total des conditions des êtres et de la nature. C’est pourquoi, l’agro-écologie remet par exemple les savoir-faire agronomiques traditionnels au centre du travail des paysans qui choisissent de cultiver la terre qui les nourrit, en respectant son rythme et les réalités locales. Cette transmission des connaissances et des techniques donne aux personnes concernées les moyens d’avancer de manière autonome et constructrice, en résolvant dans la dignité, les problèmes auxquels elles sont confrontées. En Europe ou ailleurs. C’est le cas en Afrique où la détresse des enfants qui ne mangent pas à leur faim et, dont beaucoup en meurent, est  pour moi une préoccupation permanente. L’agro-écologie est une solution pour lutter contre ce drame.

On voit s’ériger des générations d’enfants qui faute d’un éveil à la vie sont réduits à n’être que des consommateurs insatiables, blasés et tristes.

De plus en plus de gens vous suivent car vous êtes crédible, donc audible. Vous mettez vos principes en application, et vous redistribuez une grande partie de vos gains! C’est rare à notre époque !

Après avoir prêché dans le désert pendant des années, la crise économique, les impasses de la modernité, font que je suis désormais écouté. Le temps qui passe a montré que ma démarche, pas ma petite personne, apportait des solutions de bon sens aux multiples crises actuelles : économique, environnementale, sociétale. Depuis toujours, j’essaye d’être utile à mes semblables, en leur montrant comment être solidaire de la vie. Notre survie en dépend. Au cours des siècles, l’être humain est entré en dualité, en compétition, avec la nature. Au lieu de protéger la vie dont il est issu, il l’a détruite. Nous devons inverser ce phénomène pour sortir de la période d’obscurantisme total dans laquelle nous sommes. Nous empoisonnons la Terre, avec les pesticides, les déchets, les gaz à effet de serre. Les ressources de la mer sont épuisées, les forêts détruites, l’eau que nous buvons polluée. Un grand nombre d’espèces terrestres et marines ont disparues à cause de nos actions. C’est un processus suicidaire. Nous en sommes responsables. Si nous ne faisons rien, il mènera à notre disparition. Agir ensemble, chaque jour, pour changer les choses, est donc essentiel. C’est pourquoi, j’ai créé des mouvements, des organisations, dédiées à l’humain et à la nature qui proposent de nouveaux modèles de société : « Terre et Humanisme », « Colibris », « Oasis en tous lieux ».

Pourquoi avoir choisi de témoigner dans ce livre : nos voies d’espérance?

Bien qu’il ne le soit pas globalement, pour le moment, je crois en un être humain intelligent. Si un extra-terrestre étudiait le comportement de notre espèce, il ne comprendrait pas son fonctionnement. Nous nous entretuons et semblons n’avoir d’autre objectif que de détruire la vie même, à qui nous devons notre présence sur cette planète. Nous sommes dépourvus de  l’intelligence du cœur, qui est lucidité, empathie, générosité, compassion, altruisme, compréhension des liens qui nous unissent. Nos actes ne sont pas éclairés par l’amour. Nous avançons en aveugle en engendrant sans cesse de nouvelles violences et souffrances.

Nous pourrions compenser ce manque d’intelligence, en utilisant à bons escient les aptitudes fantastiques de notre cerveau mais ce n’est pas le cas. Nous sommes mortels, nous le savons, et nous tentons de l’oublier en créant toujours plus de biens. Pour nous rassurer, nous multiplions les performances techniques et scientifiques destinées à produire massivement des objets soi-disant indispensables à notre bonheur. Ces outils nous asservissent au lieu de nous servir. Nous ne sommes pas heureux. La faim et la misère demeurent dans le monde. Et, les ressources de la planète s’épuisent de manière irréversible. Nous sommes parvenus au bout de la logique, du toujours plus, prônée par le développement économique. Nous devons nous organiser pour en finir avec cette course à la consommation. Mon remède, je l’explique dans ce livre, est l’agro-écologie. Nous sommes tous concernés par l’évolution du rapport à la vie, à la nature, et aux autres qu’elle propose. La crise accélère un peu ce processus mais cette mutation ne sera réelle et durable que si nous sommes de plus en plus nombreux à prendre conscience de notre inconscience. L’éducation, la connaissance, l’exemplarité, l’éthique, le faire, …, sont au cœur de ce changement qui englobe l’ensemble du vivant. Pour avancer, nous devons nous relier, en conscience, à cette merveille qu’est le miracle de la vie. Ses prodiges sont immenses dès lors que nous agissons en accord avec elle. Je l’ai appris en cultivant la terre pendant 50 ans.

Est-ce que changer ce n’est pas également remettre du sacré dans nos vies quotidiennes?

Bien sûr. Ce n’est pas une question de religion ou de posture mais d’adopter une attitude intérieure qui est préoccupation, attention aimante et respectueuse à l’autre et à la vie, et de la manifester en toute chose, en tout geste. La modernité à tout profané, vulgarisé, enlaidi. La mondialisation, guerre économique généralisée, y a largement participé.

La terre est sacrée, elle ne devrait appartenir à personne. L’être humain est sacré. La vie est sacrée. Si nous voulons transformer les choses nous devons en être convaincus et être persuadés que l’humanité doit-être une et indivisible ; que l’économie actuelle, système féodal de prédation normalisée, est destructrice et fossoyeuse de nos valeurs. Si nous voulons participer à la transition actuelle en mettant en place un modèle plus solidaire, plus respectueux des autres et de la Terre-mère, nous devons cesser de subordonner le féminin et ne plus éduquer nos enfants dans la compétitivité. L’utopie quand elle est transgression positive fait évoluer l’histoire de manière constructive en réintroduisant du sens et de la joie dans le quotidien. La société actuelle est pitoyable. Les gens vont mal. Réussir dans la vie n’est pas réussir son existence et ne permet pas d’être dans la légèreté que procurent la cohérence intérieure et l’amour. Pour cela et construire le monde de demain, nous devons réintroduire, remettre l’amour, non l’attachement, au centre de nos vies. Sans amour, sans cette énergie inconditionnelle et généreuse, sans l’insurrection des consciences qu’elle provoque, comment répondre sinon à cette question : quelle planète laisseront nous à nos enfants et quels enfants laisseront nous à la planète ?

Il ne suffit pas de se demander : « Quelle planète laisserons-nous à nos enfants? »; il faut également se poser la question : »Quels enfants laisseront-nous à notre planète? »

EXTRAIT de l’un des ses textes: Pour une insurrection des consciences

Je suis né dans le désert, dans cette immensité aride où seule l’eau peut donner la vie. La rareté de l’eau lui donne une immense valeur. Les deux tiers de notre physiologie en sont composés. Sans cet élément substantiel, seule la désolation pourrait prospérer. Aussi doit-on la considérer avec le respect dû au Sacré. Ce cristal liquide porte en lui toute la mémoire de notre magnifique planète, mais sommes-nous vraiment conscients de tout cela ?

Dans les pays où elle coule en abondance, l’eau est banalisée, désacralisée. Elle élimine nos déchets, purifie notre corps et évacue ses rejets. Elle est versée, déversée et gaspillée litre après litre dans nos éviers, nos chasses d’eau, et profanée de bien d’autres façons encore… L’être humain est ainsi fait : il néglige les éléments dont il dispose à loisir et ne reconnaît leurs véritables vertus que lorsqu’ils viennent à manquer. On pourrait dire cela de la nourriture surabondante dans les pays dits prospères, au PNB triomphant, et on oublie qu’elle manque cruellement aux perdants du pseudo-progrès.

Même si l’on tente aujourd’hui de sensibiliser les plus jeunes au respect des biens vitaux, cette éducation des consciences peut-elle porter ses fruits quand la terre nourricière, elle-même ignorée, dégradée de mille manières, a perdu sa valeur nourricière aux yeux des hommes qui en sont les intendants à travers toute la planète ? L’humain fait preuve d’une grande ignorance en ne percevant plus l’importance de ce qui entretient et maintient son existence, sa réalité tangible. Il ne sait plus se satisfaire de ce qui est simple et essentiel. Noyé dans le superflu, il est triste, consomme des antidépresseurs à outrance. Peut-être l’une des origines de notre tristesse serait-elle due à notre incapacité à reconnaître la valeur immense des richesses naturelles qui nous sont offertes.

Lorsque j’étais enfant, le moindre morceau de pain était précieux et on ne pouvait boire de l’eau sans éprouver un profond sentiment de gratitude. Et de cette gratitude, de notre sensation que c’était là un don de la Terre, naissait notre joie. Aujourd’hui le superflu nous submerge, banalise l’indispensable et donne aux futilités une importance extravagante. Il paraît que l’industrie du luxe n’est pas en crise ! Nous sommes étouffés par l’invasion d’objets inutiles, vecteurs d’une satisfaction éphémère. Notre faculté d’émerveillement s’érode. Nous la recherchons à travers la possession, le divertissement standardisé, source de profit sans limite. Ces considérations n’ont aucune intention désobligeante ou culpabilisante, elles sont et rien de plus, laissant à chacun son libre arbitre.

Le modèle actuel, dit dominant, a été engendré par l’Europe depuis plus de deux siècles. Je prétends que l’Europe a été la première victime de la modernité, par l’uniformisation qu’elle s’est imposée. Elle a estompé les différentes formes de créativité des communautés qui la composaient au profit de la standardisation de l’ensemble. Elle est devenue puissante en confisquant des territoires et en drainant les ressources qui faisaient leur richesse.

Il est maintenant essentiel de nous réjouir de ce qui est donné par la nature pour retrouver la valeur de la sobriété libératrice et la jubilation tranquille qui en découle.

Pierre Rabhi

Copyright@BenjaminBarryColin
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